Derrière Eric Rohmer

Posted on janvier 11th, 2010 at 8:49 by admin


Un jour, mon père me dit qu’il a rendez-vous avec un réalisateur qui souhaite visiter son atelier: « Un certain Rohmer, tu connais? » Et comment, je connais. Incroyable! Eric Rohmer envisage de tourner un film dans les ateliers de mon père.

La visite a lieu en 1997, me semble t-il. Je suis en province, occupé à je ne sais quoi, et ne peux venir à Paris le jour dit. Il ne subsiste que quelques photos de cette première rencontre.

1997

André Del Debbio et Eric Rohmer

1997-

André Del Debbio, Edwige Shaki et Eric Rohmer

1997_

Eric Rohmer face à la "colombienne"

Les mois s’écoulent, et en février 1999, cette fois, c’est sûr, Eric Rohmer vient tourner dans l’atelier de mon père. Celui-ci va même tenir un rôle dans le film. J’attends avec impatience le jour de la rencontre,  manquant même une journée de travail pour vivre ce moment. Il est 10H du matin. Il fait un froid de canard. Mon père fait du feu dans l’atelier avec le vieux poêle qui enfume tout.

Je guette dehors, je reconnais tout de suite Eric Rohmer, pourtant discret sur son image, et l’invite à rentrer. C’est une scène d’un court-métrage écrit par Edwige Shaki, « La cambrure », qui est filmée ce jour là. Il y a les deux acteurs principaux, dont Edwige, et mon père.

Première scène dans l’atelier. Rohmer ne fait pas  apprendre par coeur un texte. Il indique la ligne directrice, et à mon père d’improviser. Il ne s’en sort pas mal, même si c’est plus aisé à la troisième prise. Je finis par devoir attendre dehors, car l’atelier est petit et je gêne un peu. Pas question que j’apparaisse de manière subliminale dans le film, sous forme d’ombre ou de reflet dans un miroir.

Arrive l’heure du déjeuner. On va dans un bistrot près de la gare Montparnasse. Je rêve de pouvoir discuter avec Rohmer, mais deux choses vont m’empêcher d’entamer la conversation: ma timidité, et son rhume, qui fait qu’il mange à peine, boit de l’eau et semble fatigué.

L’après-midi, le tournage reprend, dans un froid toujours aussi intense. Rohmer a un « truc ». Il trouve dans l’atelier du papier journal dont il rembourre son pull, avant de refermer son manteau.

Pour la scène tournée l’après-midi, il a fait appel à des figurants censés être des élèves qui repartent d’un cours de dessin. Je rêve d’être un de ces figurants, mais que puis-je dire? Que je veux passer aussi dans le champ de la caméra, avec les autres? Compliqué.

Tournage février 1999

Tournage "La cambrure"

tournage février 1999-2

Tournage "La cambrure"

Le tournage s’achève en fin de journée, alors que nous sommes tous transis de froid.

Le lendemain, mon père tourne une autre scène, dans une galerie, à laquelle je ne peux assister. Difficile de manquer le boulot deux jours de suite, même pour un cinéaste aussi prestigieux.

Reste le souvenir d’un tournage avec un cinéaste méticuleux et amoureux de l’art, dont c’était le premier essai avec une caméra numérique – car nous étions alors aux début du numérique, et oui – qui devait être un galop d’essai avant « L’anglaise et le duc », tourné en 2001.

Derrière Rohmer

Derrière Rohmer

Onze ans plus tard, il semble que je sois devenu « réalisateur », si l’on en croit Internet.  Difficile de le prétendre, lorsqu’on voit le parcours et l’oeuvre d’un cinéaste de cette envergure. Je suis un artisan des images, je cherche des idées, j’essaye de nouvelles formes de récit. Ca n’est pas toujours génial, mais c’est déjà pas si mal…

Une pensée pour Olivier-Laurent Girard, qui a permis la rencontre d’Edwige Shaki, d’Eric Rohmer et de mon père, et qui a pris toutes ces photos.

« La Cambrure » figure en bonus du DVD « Le genou de Claire ».